Textes du concours 2008

Le lauréat

Personne autour

Les gens n’aiment pas aller à l’hôpital.
Les bombes désinfectantes restent nauséabondes malgré le pin et la lavande.
Les couleurs pastel apaisent légèrement la présence des chariots chargés de dossiers, de pilules, de sondes, de ciseaux bizarroïdes disposés dans un pot en inox bien astiqué.
Le grand voilier qui file sur l’océan du mur est immobile, c’est calme plat.
Les gens ont acheté des fleurs et des bonbons, ils se sourient timidement dans les couloirs.
Les boules de Noël et les guirlandes collées au sparadrap sont bleues et dorées. L’hôpital est silencieux, les sons résonnent plus fort, les gens raisonnent différemment.

Un jour ou l’autre, les gens s’exposent à l’hôpital, ils ont raison d’espérer mais ils n’aiment pas faire le chemin. Ils se perdent dans les couloirs, se trompent d’ascenseur, ils mesurent le temps qui leur reste pour aller à l’essentiel.
L’homme debout n’est pas immortel et l’allongée peut guérir.

Celle qui est couchée là dans la chambre souffre, elle est heureuse de recevoir l’air glacé du dehors, de sentir l’odeur de la cigarette sur l’homme debout.
Elle le rassure de sa capacité à sourire malgré la douleur, elle sourit.
Ses mains roulent le bord du drap d’un mouvement lent et répétitif. Il se souvient qu’elle se plaint d’engourdissement quand il lui téléphone.
Il dit qu’il fait froid dehors, qu’il y avait beaucoup de monde sur le boulevard périphérique, qu’il n’y avait pas de place dans les parkings, il s’est garé sur un terre-plein.
Il lui prend la main, ils se taisent.
Ils partagent le même sang et beaucoup de souvenirs, ils ont la même langue maternelle mais ils ne savent pas comment l’utiliser.

La menace de mort est là, ils le savent tous les deux, leurs gorges sont serrées.
Le silence est long, il renvoie à l’Eternel, un instant suspendu, sans forme, il transperce pourtant les corps, fait trembler les mentons et remonter les larmes. Ils sont là, presque nus, dépouillés des phrases périphériques et des convenances habituelles.
Ils se rencontrent à l’hôpital, ils ne jouent plus.
L’homme debout dit qu’il voudrait qu’elle sorte, il a des choses à lui dire.
Il parle du dehors, des fêtes de fin d’année, de la famille.
Elle parle des traitements, de la morphine, des jeunes internes, des infirmières, de ses nuits et de ses jours, elle parle aussi des rosiers qu’elle n’a pas eu le temps de tailler.
Il est heureux qu’elle ouvre cette fenêtre, il lui promet qu’il va aller les tailler.
Il lui dit qu’elle pourra aller respirer ses roses, quand elle retrouvera sa maison.
Ils s’accrochent aux rosiers, ils parlent pendant longtemps de la couleur des fleurs, de leur parfum aussi, ils s’amusent à les énumérer : Queen Elisabeth, Angela, Lili Marlène…
Ils se revoient, enfants, jouer dans les allées d’un grand jardin, ils se souviennent du Père Joseph qui se moquait de sa "petite princesse".
Dans la chambre de l’hôpital, tous les rosiers sont là, les longs grimpants, les petits massifs, les résistants, les roses, les rouges, les jaunes dégagent leur parfum. Ils inondent l’espace, ils effacent la baie vitrée, ils font disparaître les draps, la perfusion, les néons, les oreillers.

L’instant est doux, il réchauffe à l’intérieur.
Il n’y a plus personne autour, ils sont là, seuls au monde.
Il dit qu’il apportera des catalogues pour choisir des nouvelles plantations.


Odile Christmann

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Note de lecture pour "Personne autour"
Le texte commence en exprimant de façon anonyme, ce que l’hôpital est à ceux qui y viennent en visite : un lieu où tout change, où ce qui est "essentiel" dans la vie devient sensible, voire fragile... Puis le narrateur se glisse entre les personnages de la scène : un homme vient voir sa sœur hospitalisée, ils ont du mal à se parler. Le mot "mort" est entre eux, et les mots qu’ils échangent, trop différents, ne se trouvent pas… jusqu’au moment où elle parle des "rosiers". C’est par eux que revient la vie : il "promet d’aller les tailler", et les verbes prennent la conjugaison du futur. Le frère et la soeur évoquent alors le souvenir de la "petite princesse" et, comme sous l’influence d’un charme qui opèrerait encore, la chambre d’hôpital s’efface pour laisser place à un jardin de roses. Plus rien ne compte alors que ce qu’ils partagent là, la douceur essentielle de cet instant. Relation sans fausseté, douceur essentielle mais douceur comptée des dernières lignes. Beauté des roses, éternité de l’instant…
Le texte répond à la proposition d’écriture dans ce qu’il sait faire sentir au lecteur la force de l’instant alors que la situation n’a malheureusement rien que de très banal. Quelques irrégularités dans l’écriture, souvent intéressantes.


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Le deuxième

Gingko

Mao sourit
Une guirlande de casquettes multicolores s’étire sous ses yeux et l’attendrit.
L’air est exceptionnellement lumineux ce matin. Des centaines d’écoliers, groupés selon la couleur de leur couvre-chef, gambadent en liberté surveillée sous son portrait officiel.
La longue marche et le bond en avant ont fait long feu sous les coups de la mondialisation et de la tyrannie de l’argent mais il espère que ces enfants uniques, immensément gâtés par leurs parents sauront mener son pays là où il voulait le conduire.

Une guirlande de ginkgo s’étire le long d’une avenue de ma ville dans l’indifférence des automobilistes et des passants préoccupés de leurs activités journalières. Ils devraient les étonner et leur inspirer du respect, ces arbres, plus vieux que les dinosaures, capables de survivre aux changements climatiques, à Hiroshima…

Mao rit
D’un regard bienveillant, il contemple une jeune fille, silhouette légère en tenue d’été. Aujourd’hui une brume épaisse, chargée du sable de Mongolie qui adoucit toute forme, transforme la ville en une sorte de désert abritant des millions d’êtres.
Sous les yeux intéressés d’un groupe de jeunes soldats venus de leur province, elle scrute l’immense place pour retrouver son groupe d’étudiantes venues visiter la cité impériale.
C’est une jeune femme moderne qui assumera sa vie, faisant fi des coutumes ancestrales.
Il aimerait néanmoins qu’elle épouse un de ces soldats, qui la convoitent en se poussant du coude, afin de lui donner un enfant digne de continuer son action.

D’un regard attendri, je contemple le ginkgo à la silhouette légère que j’ai planté dans mon petit jardin. Il va prospérer et me tenir compagnie très longtemps. Il sera "mon arbre généalogique", celui de mes enfants et de leur descendance, puisqu’il atteindra l’éternité de ma vie. Lorsqu’il sera adulte je pourrai savourer l’élégance de sa silhouette qui me cachera la laideur de toute chose et fera taire mes peurs infinies.

Mao est triste
Il contemple le long serpent vêtu de sombre qui sillonne la place jusqu’à son mausolée et lui rappelle sa fin, ses échecs et ses erreurs. En cette fin de journée, un froid intense venu de Sibérie pétrifie les choses et les hommes. Que pensent de lui ces visiteurs qui n’auront que quelques secondes pour défiler devant sa dépouille ? Le culte de sa personnalité les a-t-ils conduits jusqu’à lui ou n’auront-ils qu’un sentiment de gratitude à l’idée de se réchauffer quelques instants avant de retourner dans ce froid insensé ?

Je contemple mon arbre qui va braver le temps, unique et merveilleux, symbole de confiance et d’espérance, de charme et de tranquillité. Les arbres ont toujours inspiré les poètes et redonné confiance à ceux qui l’avaient perdue. Sois brave et courageux petit arbre, ne te laisse ni abattre ni décourager. Tu peux supporter tant de choses…

Mao pleure
Le temps n’a pas d’importance
Un jeune étudiant fait face à une longue file de chars d’assaut
IL N’Y A PAS DE GINGKO SUR LA PLACE TIEN AN MEN


Michèle Courant

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Note de lecture pour "Gingko"
Quatre moments de la vie de Mao mis en parallèle avec quatre réflexions actuelles du narrateur sur le gingko. L’écriture articule les deux points de vue sur des mots répétés. Chaque partie résonne ainsi d’un sens particulier. La "guirlande" dit que s’il reste une liberté, elle est ténue. Le regard "bienveillant" puis "attendri" dit la force et la fragilité de l’espoir. Et le "je contemple", que la conviction est sans doute nécessaire à l’espoir…
La progression du texte s’appuie sur le rythme de la journée ("matin", "aujourd’hui" et "fin de journée") et peut-être aussi sur celui des saisons (Mao "sourit", "rit", "est triste", "pleure"). L’écriture puise dans la symbolique orientale. Les gingkos du texte, toujours du côté du narrateur, apparaissent comme autant de tentatives ou d’efforts de la part de l’homme occidental pour s’inspirer de la sagesse de l’Orient, pour la faire sienne…
Mais la fin se réduit aux faits, terribles, et la dimension symbolique disparaît d’un coup. Ici le sens n’est pas le même pour tous les membres du jury : l’espoir disparaît totalement ou bien, au contraire, il peut renaître si l’on plante là un gingko ( ?...)
L’écriture est précise, la poésie et le symbolique présents dans le texte sont soutenus par sa mise en forme. Un texte qui répond à la proposition d’écriture par l’originalité qui est la sienne et par l’intention que l’on sent dans la scène finale. Mais un texte exigeant... et dans la structure des dernières lignes, la justesse de l’écriture se perd.


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Le troisième

Anacrouse


Seul derrière la vitre, le front parallèle au carreau et possédant plusieurs points de contact avec lui, il s’aperçut soudain que tout était immobile. Résonnant tel un écho sourd, la musique brusquement se dota d’une unité, d’une densité insondables. En pleine révolution sur le tourne-disque, Bill Evans, "Portrait in jazz", incroyablement persuasif, déjouait les pièges de l’ennui. Dehors, une épaisse brume enveloppait les pommiers dépouillés par l’hiver, tristes cadavres emmaillotés du linceul qui les accompagnerait pour le reste de leur voyage mortifère. En rangs serrés et militaires, ces paquets de nuées agressives semblaient vouloir crever les murs, briser les croisées, pénétrer sans gêne par effraction, accomplir leur sombre dessein. Une lutte féroce s’engagea, statique et silencieuse bien que le trio, comme s’il avait saisi l’enjeu, montasse à son tour à l’assaut en entonnant passionnément "Withcraft". Un étrange mal-être vint s’insinuer dans son âme. A la rencontre de deux tourmentes, ballotté tous azimuts, la désagréable sensation de ne plus exister fit un instant de sa poitrine la cible au sujet de laquelle tous les archers du pays s’étaient passé le mot. Il ne pensait plus qu’à s’échapper… S’échapper d’où ? Quels étaient ces limbes dont son propre esprit constituait le geôlier ? L’irrationalité, déjà heureusement si présente partout, avait fait de cet espace-temps son royaume. Il fallait briser le maléfice, mais il n’essaya même pas de crier… il avait lu Maupassant et savait, depuis, qu’aucun son ne pourrait de toute façon s’arracher de ce corps tiraillé. Les contours du point de non-retour se dessinaient à présent avec précision, et ce qui, d’autres fois, lui était apparu comme une pure expérience esthétique, s’était mué en effrayante attraction vers la folie. Il épuisa ses dernières forces pour s’accrocher à cette réalité que tous les jours on lui décrivait sans cesse. Qu’elle lui semblait insaisissable à ce moment, elle qui hier le condamnait à errer loin des circonvolutions de l’être, elle qui éliminant les divers possibles, l’emprisonnait dans l’espace clos des permis. Mais quel doux caveau, matriciel, sécurisant, immuable ; au regard de ce sentier chaotique qui l’entraînait inéluctablement vers un inconnu probablement glacial, où d’autres avant lui s’y étaient piégés. Il se mit donc à compter. D’abord ces arbres fantômes, puis leurs branches nues, en commençant par celles qui partaient du tronc, laissant alors glisser son regard et ses calculs vers les extrémités. A mesure qu’il comptait, il s’aperçut que son esprit avait acquis une hallucinante habileté, que ce parcours qui l’éloignait de la raison lui offrait la possibilité de voir la musique. Les schèmes, qu’arboraient secrètement harmonies et rythmes, se révélaient à lui. Les chiffres qui avaient servi de passerelle s’effaçaient maintenant et laissaient place à des couleurs, des courbes, des formes. Le suaire zébré, qu’il n’avait jusqu’alors pu soustraire à sa vue, devenait sonorités. L’immobilité, tempête. La peur avait disparu, une grande confiance s’y était substituée : en tous sens, le réel enluminé où sons et lumières ne faisaient plus qu’un. Le diamant de la cellule phonique se rapprocha radicalement du centre du disque, marquant la fin de la musique. Ses songes subversifs, tels une venimeuse rêverie, ne l’entendaient pas du même œil… Il rejoignit le monde des vivants. En voilà un au moins qu’ils n’auraient pas, évita-t-il de penser.

Florent Jammes

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Note de lecture pour "Anacrouse"
Dedans, Bill Evans "Portrait In Jazz". Dehors, l'hiver mortifère. Seul, derrière la vitre, un homme regarde, écoute. Choc de la musique, choc de l'image.
Expérience esthétique forte mais, tout aussi forte est la menace qui plane. Sentiment de perte d'existence, angoisse, maléfice. La folie guette.
Se raccrocher aux "branches"... les compter... rétablir le réel... s'abandonner aux sens. Rythmes et couleurs révélés, lumières et sons enlacés... Vivre.

Texte inventif, original. Atmosphère étrange, hallucinatoire. Au-delà du sensoriel, images et sonorités, transcendées en expérience intellectuelle et métaphysique.
Langue complexe, parfois difficile à suivre. L'utilisation, au début, du passé simple et de participes présents, puis l'accumulation de termes paroxystiques, alourdissent et donnent, par moments, un écho presque emphatique. Une écriture plus sobre, sans effet recherché, ne pourrait que renforcer impact, force et densité du texte.