Textes concours écriture 2009

Concours "Ecris ce qu'il te plaît"

Le lauréat

Au moins au début, on avait la télé. C’était grâce à Fred. Il avait quelques ronds et quelques contacts aussi ici, ce qui fait qu’on ne nous emmerdait pas trop. Mais depuis qu’il est parti, plus rien, walou ! Rien à faire, rien à dealer, rien à espérer. Il n’y a que l’imagination qui est libre ici. Et encore, elle tourne vite en rond… Et puis c’est à cause d’elle, de ses rêves d’ailleurs et de ses perspectives irréelles que je me suis retrouvé dans cette galère.

J’ai l’habitude de zoner. Ça fait dix que je m’entraîne. Mais avant j’avais le choix de mes potes. Là, je dois me coltiner un vieux barge de quarante piges, mal fringué, mal rasé, mal lavé mais bien détraqué. Il a atterri là car il était un peu trop excité de l’entrejambe et rien que de savoir ça, je ne peux jamais m’endormir avant d’entendre son gros ronflement envahir la piaule. Enfin m’endormir… façon de parler.

Cet après-midi, ma mère est venue et là je n’en peux plus. Je n’en peux plus de la voir chialer sans arrêt, de la voir s’apitoyer sur moi comme sur un pauvre petit chien qui viendrait de se faire tamponner par une bagnole. J’ai déconné, je me suis fait choper, c’est tant pis pour ma gueule, point ! Elle n’arrêtait pas de me dire qu’on allait m’envoyer dans un endroit spécial pour les enfants, que ce serait vachement mieux. Tu parles, l’enfance, ça fait un bon moment qu’elle s’est fait la belle. Je ne me souviens même plus quand est-ce que c’était.
Je lui ai quand même demandé des nouvelles de Kevin qui doit se sentir bien seul. J’espère qu’il ne fait pas trop de conneries, le frangin. Au moins, quand j’étais là, je le prenais sous mon aile et je le protégeais. J’ai dit à ma mère de bien faire gaffe à lui parce qu’à 12 ans, il n’est pas encore foutu, il peut encore s’en sortir. Il faudrait qu’il bouge, qu’il aille à… Au moins que quelqu’un veille sur lui. Pour moi, de toute façon, c’était déjà trop tard et puis maintenant je ne sers plus à rien, ni à lui, ni à personne. Alors autant partir.

Tout le monde y a trouvé son compte. Ils m’ont même déjà remplacé. Et à voir l’air mi-indifférent mi-désabusé du kapo, qui a juste pris le temps de défaire le drap autour de mon cou, je ne vais pas rester dans les annales.

J’avais 17 ans. Je devais partir. C’est tout.

Fabrice Blaudin de Thé

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Mot du jury

Un texte fort, dur et émouvant.
Rythme scandé, phrases courtes, langage parlé, vocabulaire simple et cohérent.
Le texte est construit, structuré, entraînant le lecteur vers une fin saisissante.
On est touché.
Pas de commentaire, les faits sont bruts, le lecteur a toute sa place.
Ici, la notion de voyage est prise dans sa dimension symbolique.


Concours "Ecris ce qu'il te plaît"

Le deuxième

J’ai dix-sept ans ! Dix-sept ans d’une vie partagée entre la ferme de mes parents et le lycée. A la ferme, j’aide mon père à traire les vaches, à tondre les moutons ou à botteler le foin. Mon père est un être distant avec moi, presque bourru. C’est parce que je suis l’aînée et qu’il veut m’apprendre la vie à la ferme. Mais je l’aime comme il est.
A la maison, où ma mère s’échine à m’élever avec mes six petites sœurs, c’est le quotidien qui m’aspire : la vaisselle, presque toujours empilée sur cette pierre d’évier que cinq générations ont déjà récurée. Le linge, pieusement lavé au savon de Marseille (ça évite les irritations !) et qui a séché au vent du sud si fréquent sur la colline. Chaque pièce de vêtement garde chaque année davantage la trace des petites faiblesses de chacune d’entre nous. Orphée, c’est le chocolat, et Pauline, le gras du beurre… Les années de Siloé sont visibles aux coulures vertes des épinards dont elle raffole.
L’école pour moi, c’est la respiration, hors de tout cela que je ne déteste pas mais qui me mange. Au lycée, j’ai découvert la musique. Celle de Bach et de Mozart, "des vieux" comme disent certains de mes camarades. Et aussi celle des Beatles ou de Paul Henry. Celle des Beatles me donne envie de danser ; celle de Paul Henry vrille un peu mes oreilles, mais laisse en moi passer des ondes.
Les deux heures de musique me consolent de tous les théorèmes et de toutes les propriétés mathématiques que je dois ingurgiter si je veux passer en terminale. La vie même des musiciens me fascine et je n’ai aucune peine à apprendre mes cours. Ma mère dit parfois que cet amour de la musique est stupide et que ce n’est pas comme ça que je gagnerai ma vie !
Mais la nuit, je tente de retrouver dans ma tête les morceaux entendus. Bien sûr, il y a la ferme ; mais je ne veux pas abandonner la musique. Je voudrais surtout mieux la connaître… jouer peut-être d’un instrument !

J’ai dix-sept ans, et ce soir, dans le hasard qui m’a fait ouvrir une de ces boîtes de gâteaux en fer blanc, bêtement décorée de petits oursons joufflus, et oubliée au sommet du bahut de la cuisine, ma vie s’est arrêtée.
Sans vraiment réfléchir, j’ai rangé quelques vêtements dans un sac de toile. J’ai pris mon vélo dans la grange et filé jusqu’à la gare.
Dans ce train de nuit qui n’emporte que le courrier des provinciaux vers Paris, je me suis glissée à l’insu du chef de gare, somnolent. Je lis, je relis, je déchiffre parfois, cette petite écriture fine : "Mon amour, je retiendrai tout de ces deux belles journées et de cette nuit de rêve. Je retiendrai le merveilleux hasard qui m’a fait croiser tes dix-huit ans au bord de ce canal. Je suis de nouveau à Paris et j’écris. Je vais écrire ton souvenir par milliers de notes sur les portées, et la musique sera belle.
Le 18 juillet 1966. Paul Henry."

J’ai dix-sept ans. Et dans ce train qui m’emmène, je pleure. Je comprends tout à coup pourquoi mon père est si distant. J’ai dix-sept ans et je roule vers Paris. Je devais partir. C’est tout. Je suis née le 13 avril 1967. Je quitte mon père pour chercher papa.

Claude Burrus

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Mot du jury

Une écriture nourrie de détails concrets, sensibles, de notes précises, évoquant bien l’enfance à la ferme de la narratrice.
Une pulsation lente donne son rythme et son élan au texte. Elan que l’univers musical du personnage vient relayer. Le texte est structuré mais avec souplesse.
La lettre reprend le thème initial et le déploie : quête des origines, quête de soi.
Le narratrice prend le train, effectivement, et nous avec elle…


Concours "Ecris ce qu'il te plaît"

Le troisième

Les bosquets défilent sous la fenêtre décolorée. Dans la vitre un homme fatigué, cheveux hirsutes, regard blasé derrière ses lunettes rouges, m’observe. Il me regarde, il m’interroge, il me rappelle…

J’ai dix-sept ans et l’inconnu m’appelle. Fuir, m’évader. Echapper à la maison. Silencieuse, morte, à peine troublée par les petits pas de souris d’un mère qui ne veut pas déranger, qui n’espère plus rien. Qui veut disparaître.
J’écoute du hard rock. Elle ne dit rien. Elle ne disait jamais rien. Une fois, j’ai poussé le volume à fond, pour voir. Et j’ai attendu. Au moins cinq bonnes minutes à me bousiller les tympans. Puis sa silhouette est apparue dans l’embrasure. La phalange de son index droit a effleuré le bois de la porte. Ses lèvres ont bougé. "Quoi !" Elle a recommencé. "Hein ?" Elle en avait les larmes aux yeux. Pauvre maman. Mais j’avais dix-sept ans et on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. On peut être méchant même.

Je n’ai jamais connu mon père. Il était très beau, ça elle me l’a dit. Grand et brun. Comme moi. Il est parti. Pour une autre, ça c’est moi qui ai deviné. Je n’avais même pas encore ouvert les yeux sur le monde. Alors bien sûr, j’étouffais. J’étouffais sous les regards de ma mère, les discours vides des profs, le silence âcre de l’appartement. La seule bouffée d’oxygène, c’était Mathilde. Ou plutôt le souvenir de Mathilde, de cette petite fille qui s’envolait sur la balançoire du parc en hurlant de peur et de joie. "Encore Baptiste ! Plus haut !"

Et puis Mathilde aussi était partie. A Rennes. Un endroit dont je n’avais jamais entendu parler. A 5 ans, je me figurais que Mathilde était partie au Pôle Nord travailler avec le père Noël. Et puis j’ai grandi.

Et un jour - un jour banal, un jour de cantine et de pluie - je suis parti. J’ai pris le bus jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Je croyais que c’était un nom prédestiné, que Dieu me soutiendrait… enfin si Dieu existait… Je prenais de brusques accès de foi. J’avais laissé une lettre à ma mère. Très courte. Je partais pour Rennes. Je savais qu’elle ne comprendrait pas. La tempête dans ma tête déroulait des tourbillons de peurs et de désirs que je ne maîtrisais pas.

Il me semble que le train roule vite. Plus vite que ce jour-là. L’aller m’avait semblé interminable. J’étais pressé. Pressé de voir, pressé de vivre. Je voulais tout dévorer, avaler la route, me gaver d’amour et de sensations. Et je me suis gavé. De tout ce qui me tombait sous la main. Dans les bars, dans les discothèques, partout où je m’imaginais pourvoir trouver Mathilde et où je ne trouvais finalement que les brouillards bleus de l’illusion. Aujourd’hui, je me l’imagine devant un ordinateur, sa crinière brune retenue sur la nuque par deux crayons de couleur, le menton dans sa paume, ses yeux bleus fixés au plafond cherchant de nouvelles idées. Mathilde a toujours eu des tas d’idées.

Sa photo est toujours moulée dans le creux de ma main. Je peux passer des heures entières rien qu’à regarder ce petit visage de poupée au sourire d’ange mais au regard malicieux, émergeant d’une cascade de cheveux bruns. Après tout, elle est peut-être actrice…

Le soir tombe. Je le vois sans le sentir. J’ai tellement froid depuis que j’ai quitté Rennes. Depuis le fameux coup de téléphone qui m’a tiré du lit à cinq heures. Certainement, si j’arrivais à pleurer ça irait mieux. C’est ce qu’il disait en tout cas, le psychologue scolaire. La tête me tourne. Il faudra que je me force à manger quelque chose en arrivant.

Je ferme les yeux et elle est là. Mathilde. Elle porte un jean et un chemisier noir. Elle est venue avec sa mère. Elles sont vraiment désolées. Elles sont venues dire adieu. Pauvre maman ! Le cercueil descend lentement dans la fosse… La voix de l’hôtesse me sort brusquement de ma rêverie pour annoncer l’arrivée du train. Je récupère ma valise et je suis le flot anonyme de la foule des passagers.

Le train me ramène, je n’ai plus d’âge. Je dois rentrer… vers un autre inconnu.

Julie Boghossian

Mot du jury

Un texte qui a du souffle et un vrai potentiel malgré quelques maladresses.
Attachant et drôle. Touchant dans son message mais traité sans pathos.
Nous avons aimé quelques images choisies et efficaces comme "un jour de cantine et de pluie". Ainsi que ce personnage de mère effacée, qui ne dit jamais rien, poussée dans ses retranchements par un adolescent qui se construit et repousse les limites jusqu’à "se bousiller les tympans" pour la faire réagir.