Rencontre du vendredi 25 janvier 2008, à la bibliothèque de Paragraphe.
Lambeaux de Charles Juliet, présenté par Janine Dexmier
Ce récit, intitulé "Lambeaux", Charles Juliet a mis douze ans à l’écrire. Il est fait de deux parties bien distinctes et pourtant indissociables, liées par l’emploi insolite du seul pronom personnel de la deuxième personne du singulier "tu". Il y a d’abord une pseudo biographie, celle de la mère dont il a été séparé à trois mois : abusivement internée pendant huit ans dans un hôpital psychiatrique, elle y est morte à trente huit ans - de faim… c’était la guerre !
Vient ensuite une sorte d’autobiographie. L’auteur livre les moments essentiels de son existence : l’enfance dans la famille de paysans pauvres qui l’a recueilli ; à l’âge de sept ans, l’annonce de la mort de sa mère biologique dont il ignorait jusqu’à l’existence ; l’internat à l’école des Enfants de Troupe d’Aix-en-Provence où, malgré les brimades et les humiliations, il trouve l’amitié, l’amour, et où il peut combler son désir d’apprendre et découvrir la littérature. Il intègre ensuite l’Ecole de Santé Militaire de Lyon mais la quitte pour se consacrer entièrement à ce qui pourrait peut-être donner sens à sa vie : l’écriture.
Il lui faut avoir les mots pour se dire, se trouver, se recréer. Il sera le narrateur de sa propre démarche introspective – d’où l’emploi du pronom personnel de la deuxième personne "tu". Il écrit des pages poignantes dans une langue tenue, précise, sans pathos, mais vibrante, haletante pour dire ce long cheminement intérieur, cette patiente, exigeante, douloureuse exploration de soi qui le mènera au bord de la folie, au bord du suicide.
Cette quête d’identité passe nécessairement par un retour aux origines, une interrogation sur l’héritage génétique, culturel. Il lui faut revenir à l’enfance et surtout se confronter à l’image de cette mère qui lui a donné la vie et dont il se sent coupable de la mort, mais aussi rendre hommage à celle qui l’a rendu à la vie, celle qui a accueilli ce bébé en état de choc, "fendu en deux", qui l’a choyé, accompagné, lui a donné l’essentiel, c’est-à-dire l’amour. Quand à l’Absente, tellement présente, il va la ressusciter. N’est-il pas devenu écrivain pour donner vie et voix à l’"esseulée", à l’"étouffée". Le talent de l’écrivain au service de la piété filiale va la faire réellement exister.
Cette quête d’identité passe nécessairement par un retour aux origines, une interrogation sur l’héritage génétique, culturel. Il lui faut revenir à l’enfance et surtout se confronter à l’image de cette mère qui lui a donné la vie et dont il se sent coupable de la mort, mais aussi rendre hommage à celle qui l’a rendu à la vie, celle qui a accueilli ce bébé en état de choc, "fendu en deux", qui l’a choyé, accompagné, lui a donné l’essentiel, c’est-à-dire l’amour. Quand à l’Absente, tellement présente, il va la ressusciter. N’est-il pas devenu écrivain pour donner vie et voix à l’"esseulée", à l’"étouffée". Le talent de l’écrivain au service de la piété filiale va la faire réellement exister.
Dans une sorte de lettre ouverte, par laquelle commence le récit, pleine de ferveur, de lyrisme, il invoque cette mère, lui parle, lui dit "tu", comme à un être proche, un être cher. Il la décrit, la raconte, mêlant réalité et fiction. La personne (où n’est-ce pas le personnage ?) de cette mère idéalisée, il la crée à son image, lui prête sa propre soif d’apprendre, d’avoir les mots, le goût d’une introspection difficile, douloureuse qui l’amène à tenir un journal, le besoin de se réfugier au sein de la nature. (Mais ce mal de vivre, ces interrogations ces aspirations ne serait-ce pas la mère qui les aurait transmis au fils ?)
Cette figure émouvante, il l’a restitue dans une langue simple mais riche et précise, dans un texte dense, loin de toute sensiblerie, mais d’une intensité poignante dont le lecteur a du mal à se déprendre.
Enfin il est parvenu au terme de son voyage, au bout de sa nuit intérieure. Il a surmonté ses souffrances avec l’appui de l’art en général et de la littérature en particulier. Il a atteint son but ultime : l’écriture. Le voilà apaisé, au clair avec lui-même, il est sorti de l’ombre, il a trouvé la lumière, il peut dire enfin son amour de la vie.
La force et la beauté de ce texte tiennent tout d’abord à la maîtrise d’une langue toujours tendue vers l’essentiel, à l’émotion constante qu’il véhicule mais aussi à sa dimension particulière : il permet de percevoir, à travers un cheminement personnel, les mécanismes de construction d’une identité. Pour Charles Juliet : "le rôle de l’écrivain est de prêter à autrui les mots dont il a besoin pour avoir accès à lui-même".
La force et la beauté de ce texte tiennent tout d’abord à la maîtrise d’une langue toujours tendue vers l’essentiel, à l’émotion constante qu’il véhicule mais aussi à sa dimension particulière : il permet de percevoir, à travers un cheminement personnel, les mécanismes de construction d’une identité. Pour Charles Juliet : "le rôle de l’écrivain est de prêter à autrui les mots dont il a besoin pour avoir accès à lui-même".