Ecrire année 2 (mardi)

Au parc

Un cygne passait, le mouvement de ses palmes imprimait des ondes légères sur l'eau. Devant le lac, au milieu de la pelouse, Marie se reposait sur un banc. En regardant ce cygne, et la blancheur de ses plumes, elle revoyait les draps blancs de sa belle-fille impeccablement pliés dans son armoire. Oui, sa belle-fille, avec ses talents de ménagère, passait son temps à nettoyer, mettre en ordre. Le matin même, Marie lui avait rendu visite, et il avait fallu qu'elle range tous ses placards.

La première fois que son fils lui avait parlé de Blandine, elle avait trouvé du charme à ce prénom, et elle s'était dit une fraction de seconde qu'elle l'aimait déjà. Mais son nom de famille détonnait : Tarpin. Blandine Tarpin. Elle y avait pensé, comme à un petit nuage qui vient s'interposer entre le soleil et vous, un après-midi de début de printemps. Le nuage s'éloigne, le soleil revient avec sa douce chaleur, et l'on n'y pense plus. Avec Blandine, cela s'était passé ainsi, la première fois que son fils lui en avait parlé. Elle n'avait plus pensé au petit nuage. Et puis après tout, qu'aurait-elle pu faire, se dit-elle en regardant le cygne sortir de l'eau et marcher le long de la berge.

Son fils avait trente ans. Elle se souvenait de la réception qu'elle avait donné pour son anniversaire. Par chance, cette journée de début d'été avait été magnifique. Elle y repensait souvent. Tout avait été parfait. Même Eveline, sa mère, s'était bien tenue. Elle avait gardé un œil sur elle pour éviter tout débordement avec les amis de son fils. Elle savait trop comment, en de telles circonstances, elle pouvait jouer les séductrices intemporelles, en essayant avec insistance d'éblouir les jeunes gens. Mais rien de la sorte ne s'était produit. Avec ce temps resplendissant, on avait pu rester dehors, dans le jardin, et c'était comme si cette belle journée avait empêché que les choses tournent mal.

Le cygne guettait quelque chose. Étirant son cou, levant la tête, il semblait hésitant et impatient, comme s'il ne distinguait pas ce qu'il cherchait au loin, comme si être hors de l'eau lui faisait tout perdre, son calme, son élégance, et sa grâce. Il regardait dans la direction de la grille à l'entrée du parc. C'était l'heure où, chaque jour, les gens se pressaient, avec leurs quignons de pain sec et leurs sachets de graines.

Et là, à la grille, il y avait John, avec son sac à dos et sa barbe de huit jours. Le parc, il avait marché longtemps pour le trouver. Il souriait en pensant à la sieste qu'il allait faire. Il se sentait éreinté par ce long voyage, cette parenthèse qu'il s'était offerte entre deux semestres studieux à l'université de Portland. Regardant cette vaste étendue de verdure avec tous ses recoins et ses sous-bois, il se dit qu'il allait trouver un endroit calme. Il ne pensait qu'à se reposer, et ces grandes pelouses chauffées par le soleil l'attiraient irrésistiblement. Cette virée sur le vieux continent n'était pas ce qu'il avait espéré ; il n'était pas ébloui. Il avait l'impression que tout était comme dans son pays : les grands arbres dans les parcs, les sourires des jeunes filles, les jeux des enfants, les promeneurs. Tout à ses pensées, il s'installa dans l'herbe, appuyé sur son sac à dos, en retrait du bord de l'étang. Sur la berge, un cygne battait des ailes. Voulait-il se faire remarquer ? Une femme assise sur un banc non loin de là se leva et s'en approcha. Les yeux de John se fermaient à moitié, dans un rêve il vit le cygne voler dans le ciel, cette femme le poursuivait, les bras levés, essayant de l'attraper. Puis elle se transforma en une jeune fille, et vint s'asseoir près de lui. Il lui sourit. Six petits oiseaux voletaient au-dessus d'eux, comme actionnés par des fils dans un théâtre de marionnettes. Leurs plumages prenaient une teinte dorée dans le soleil couchant. Tout à coup, John fut réveillé par un garde dans un uniforme noir fermé par une rangée de six gros boutons dorés.

Eric du Noyer