Fragment

Je suis en panne
Tu es en panne
Il est en panne
Nous sommes en panne
Vous êtes en panne
Ils sont en panne…

Où trouver ce détail, yoyo entre le présent et le passé ?
La proposition d’écriture me laisse en souffrance, en marge de la page.
Noircir ma feuille. Aligner des mots. Faire des lignes, puisque je suis là pour écrire.
C’est ça, faire des lignes…

"Vous me copierez cent fois : je ne dois pas répondre avec insolence à mon professeur de couture."

J’aimerais pouvoir encore faire signer mes lignes par mon père. Le dimanche soir, juste à la fin du week-end, quand ma mère était occupée ailleurs. Lui, mon indiscipline le faisait sourire.
"Mais qu’est-ce qu’il t’arrive encore ?"
"J’ai dit à la prof que c’était vraiment pas juste qu’elle dise que c’était toujours moi qui parlais dans son dos alors que c’était même pas moi. Tu sais papa, en vrai, c’est toujours Agnès Druhen."
Mon père hochait la tête, levait des yeux affligés au ciel, sortait son stylo de la poche intérieure de son veston, apposait son long paraphe illisible en travers de ma copie, me gratifiant d’un :
"Duschnock, va ! Tu pourrais au moins t’appliquer, on dirait de vraies pattes de mouches. Allez, file te coucher."

Non, je ne suis pas prête à aller me coucher car je sèche toujours. L’inspiration ne viendra pas ce soir. Je me sens de plus en plus mal à l’intérieur. Ca m’énerve de voir tous ces stylos et ces crayons s’agiter autour de moi, guidés par un fil, une inspiration, une cohérence, des flash-back subtils qui tranchent avec ma vacuité.

J’aimerais entendre la voix exaspérée de mon père : "Alors, tu ne l’as pas encore finie cette rédaction ?"
"Papa, je ne sais vraiment pas quoi raconter".
"Ecoute, une rédaction de huitième, ça ne peut pas être bien sorcier. N’oublie pas que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et que les mots pour le dire arrivent aisément. Je veux ton devoir dans une demi-heure. Tu ne vas pas y passer la journée, tout de même. C’est ridicule."
Il me laissait seule face à mon cahier, encore plus désespérée, ridicule.
Dehors, j’entendais les autres rire et faire du vélo.

Mon père avait la plume facile et sûre, précise, concise. Il écrivait sans rature, d’un seul jet.

Isabelle Brochet