Ecrire le souvenir

Gare de Chengdu


Le chauffeur s’arrête sur la grande place devant la gare et lui fait signe de descendre. Wangchuck empoigne son sac de toile, saute du plateau à l’arrière du camion. La foule, le klaxon des voitures, l’odeur des échappements le paralysent. Crissement de pneus. Une voiture s’immobilise derrière lui et l’oblige à se déplacer. Il secoue ses vêtements recouverts de poussière. Il est mal à l’aise dans ses nouveaux habits. Abandonner la robe beige, le chapeau de feutre, les bottes de cuir, couper ses cheveux… “Indispensable si tu veux trouver du travail”, avait préconisé Chengzu.
Pour traverser la place, Wangchuck doit contourner des échoppes où s’entassent des marchandises, se glisser entre les vélos, les motos, les voitures, éviter la cohue en sens inverse, balloté de droite et de gauche, bousculé par des hommes qui ne lui accordent pas un seul regard.
Dans le hall de la gare, longue rangée de guichets, files d’attentes interminables. Il sort de sa poche un papier froissé sur lequel Chengzu a tracé deux signes formant le mot “Shanghaï”. Au dessus de chaque guichet, les petits dessins des affichages électroniques défilent trop vite pour qu’il puisse comparer. Dommage qu’il ne sache pas les lire. Pas d’école au village, seulement le monastère où on lui a appris à déchiffrer quelques lettres de l’écriture tibétaine. Wangchuck montre le papier à une femme en uniforme. Pas un mot, pas un sourire, un vague signe de la main qui lui indique la file la plus longue. Pendant qu’il attend, des Hans passent devant lui. Un haut-parleur crachote une annonce dans cette langue qu’il ne comprend pas.
Une immense fresque sur un mur. Elle représente des pics enneigés, un monastère accroché au sommet d’un rocher. On dirait un dessin d’enfant. Des drapeaux de prière relient les principaux bâtiments dans une explosion de couleurs vives. Plus bas, les maisons blanches d’un village, toits en terrasse, encadrements de portes et de fenêtres richement décorés.
…Deux jours qu’il a quitté le village. Une éternité. La ruelle étroite, les maisons de torchis, le monastère. Le chemin pour aller dans la forêt. La fraîcheur sous les grands sapins, l’odeur de résine et de moisissures. Vite, remplir les paniers de champignons, de plantes médicinales pour être les premiers au bord de la grande route dans la vallée. Attendre des heures les marchands Hans. Pas la peine de discuter les prix, ce sont eux qui décident. Pas beaucoup d’argent, pas assez pour vivre. “Pars à Shanghaï ! Tu trouveras du travail sur un chantier, tu pourras nourrir ta famille.”…
Devant le guichet, il est poussé de l’épaule par un homme bien habillé. Il se déplace timidement sur le côté. Enfin, il peut s’approcher. Il montre son papier à l’employé qui l’écarte sans le regarder et lui tend un ticket. Wangchuck sort une liasse de billets de sa poche et la pose sur la tablette. Le guichetier se sert et lui fait signe de dégager.
La salle d’attente du deuxième étage est bondée. Sur les sièges, une seule place libre à côté d’un homme blanc. Un Américain ? Wangchuck en a croisé quelques-uns au monastère. Cette peau claire, translucide, ces cheveux filasse comme de l’herbe séchée, ces yeux métalliques le mettent mal à l’aise. Il préfère s’accroupir près d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants aux habits traditionnels. Ils mangent assis en rond sur le sol. “Tashi dele !”, lui lance une femme en souriant. On lui verse du thé au beurre rance dans un gobelet en métal. On lui demande de quel village il est. On veut savoir où il va. Toutes ces questions, les cris stridents de deux femmes qui se disputent, le brouhaha de la salle, il n’entend plus rien. Nouveau message braillé, grésillement d’une voix aiguë dans le haut-parleur. D’un seul mouvement, les gens se lèvent, ramassent sacs et valises, se précipitent vers l’escalier, traversent un long couloir, se heurtent contre une grille qui ferme l’accès au quai. Il suit porté par la foule. Une deuxième vague arrive, le rejette contre le mur. Il se laisse glisser sur le sol, se protège la tête de ses mains.
...Ressurgit le grondement des camions dans la vallée, longue file de véhicules, le drapeau rouge avec l’étoile jaune. Des soldats, beaucoup de soldats, fusils à l’épaule, matraque à la main. Ils déboulent dans les rues du village, fouillent toutes les maisons. Ils traînent son père à l’extérieur, le frappent en criant : “Le moine Gampo ? Dis-nous où est Gampo ?”. Bruit mat des coups, hurlements de douleur du père. Wangchuck est trop petit, personne ne fait attention à lui. Recroquevillé par terre, ses mains protègent sa tête, glissent sur ses oreilles pour ne pas entendre les cris...
Il se relève, se dirige vers la grille où une porte est maintenant ouverte. Il présente son billet de train à un homme en uniforme qui, d’un signe de la tête, lui refuse le passage. Il insiste, l’homme le repousse. A nouveau, Wangchuck lui montre le billet, tente de passer en force. L’employé le rejette brutalement et claque la porte. Il rebrousse chemin, traînant son sac en direction de la salle d’attente. Il voudrait rentrer au village. Mais que va penser son père ? Chengzu ne comprendra pas. Et la belle Dawa ? Elle ne voudra plus l’épouser. Ses amis vont se moquer de lui. Wangchuck repart en direction des quais. Cette fois, la porte est ouverte. Il jette un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche et avance avec prudence.
Le quai est désert. Sur la voie, un train défile lentement. Le dernier wagon passé, sur le quai opposé, un homme en uniforme vert, figé dans un garde à vous impeccable, casquette à large visière avec liseré rouge frappée de l’étoile jaune, lui fait face. Doit-il répondre à son salut ?

François Duvernois