Maintenant que je t’en parle, je me souviens d’une de ces soirées d’août. L’été 1923 était particulièrement torride. J’étais allée me baigner dans le Bosphore. Mes amies et moi avions plongé des pontons en béton où abordaient les navires. Nous avions fait des concours de natation. Puis, épuisées, nous nous étions assises sur l’embarcadère et avions écouté les sirènes des cargos à vapeur qui accostaient. Ensuite nous avions parcouru tranquillement le port à la recherche d’un marchand ambulant. Nous lui avions pris alors, pour étancher notre soif, un grand karpuz (melon d’eau), de l’ayran (yaourt liquide au lait fermenté). Parfois nous achetions, à un pêcheur, du maquereau grillé dans un morceau de pain blanc.
J’étais rentrée fourbue mais enchantée à la maison. Maman avait fait préparer un repas plantureux : pastèques et cacik - rondelles de concombres mélangées à du yaourt, de l’ail et de la menthe - en entrée, borek - pâte feuilletée frite fourrée de féta et d’herbes aromatiques - avec fruits de mer en plat principal, et halva - gâteau à base de crème de sésame - pour le dessert. Je dévorais. Mes parents m’interrogèrent sur mon après-midi. Je déclarais que je m’étais bien amusée, j’avais bien nagé. Je montais tôt dans ma chambre. J’étais déjà en chemise de nuit quand mon père vint m’embrasser. Je m’endormis aussitôt.
Je fus tirée de mon sommeil par des éclats de voix. Intriguée, je me levai, descendis à pas de loup l’escalier en bois. Un rai de lumière passait sous la porte du grand salon. Je tendais l’oreille. Mes parents ne parlaient plus. Soudain, j’entendis distinctement ma mère demander qu’on allume la radio. Musique militaire. Le présentateur annonçait la fuite du Sultan sur une corvette anglaise.
Je fus tirée de mon sommeil par des éclats de voix. Intriguée, je me levai, descendis à pas de loup l’escalier en bois. Un rai de lumière passait sous la porte du grand salon. Je tendais l’oreille. Mes parents ne parlaient plus. Soudain, j’entendis distinctement ma mère demander qu’on allume la radio. Musique militaire. Le présentateur annonçait la fuite du Sultan sur une corvette anglaise.
Jean-Christophe Martin
extrait