Le "rêve américain" chez Raymond Carver
Raymond CARVER Cours du soir
(Extrait du recueil Tais toi, je t’en prie)
« Mon mariage venait de capoter et j’étais sans travail. J’avais bien une petite amie, mais elle était en voyage. Si bien que j’étais dans un bar, devant un demi de bière »
Nous voilà embarqués : trois phrases courtes, dans une langue simple, sans fioritures pour faire exister ce personnage, le narrateur, qui dis «-je ». On ne sait pas d’où il vient, qui il est, à quoi il ressemble, et pourtant il est là, un homme solitaire, à la dérive, accoudé au comptoir d’un bar, devant un demi de bière, avec ses problèmes : son mariage a « capoté », sa femme l’a quitté mais reste encore présente (elle est évoquée à deux reprises dans la nouvelle) ; il est sans travail, donc sans argent : il n’a sur lui que trente cents, il n’a pas de voiture, n’a apparemment pas mangé de la journée ; il habite chez ses parents où il dort dans un couloir, sur un lit de camp. Il suit des cours « à droite, à gauche », voudrait devenir professeur…Alors il y a le bar, les rencontres faciles et l’alcool (le texte comporte au moins quarante occurrences de mots, d’expressions ou d’allusions à l’alcool).
Cette existence pourtant n’est pas absolument vide, il y a la lecture et certains livres qui ouvrent sur des perspectives inconnues et inquiétantes, ainsi ce cauchemar longuement décrit, très énigmatique et apparemment étranger au récit… (mais Carver n’est –il pas d’avis « qu’un peu d’angoisse ne fait jamais de mal »). « Tout ça, c’est de la littérature « (en anglais : « it’s writing ») a dit sa femme, à qui il a raconté ce rêve.
Tout l’art de Carver tient dans cette manière subtile d’amener un personnage, de faire naître des images, d’évoquer un lieu, de rendre tangible une atmosphère, de distiller tristesse et mélancolie, de dire le vide. Il y parvient avec des riens, quelques faits, des constats, pas de commentaires, pas de digressions, pas de longues descriptions, surtout pas de psychologisme, jamais de misérabilisme ; des mots simples, familiers qui disent le milieu social – celui de gens ordinaires, une écriture sèche, précise, des phrases courtes, rythmées.
La traduction française n’en rend pas toujours parfaitement compte, le traducteur se croit tenu d’expliciter l’implicite, il force le trait : ainsi, entre autre, « car » devient « bagnole », « women » = « bonnes femmes », « I was staying at » = « je créchais » … Ici on supprime un point pour lier deux phrases courtes et n’en faire qu’une, rompant ainsi le rythme du texte ; là, on néglige l’effet de rengaine créé par l’emploi systématique du verbe dire ( he said, she said) qui ponctue les dialogues.
« Après tout, dit Carver, nous n’avons rien d’autre que les mots et il vaut mieux qu’ils soient aussi justes que possible et que les points et les virgules soient disposés aux emplacements qui conviennent afin de dire au mieux ce qu’ils ont à dire ».
Il affirme aussi que « tout ce que nous [les écrivains] écrivons est, dans une certaine mesure, autobiographique ». Dans cette nouvelle, il est évident que le narrateur est un autre lui-même. Il a connu une vie difficile, a commencé à travailler à seize ans, fait mille petits boulots, connu les logements de misère – et surtout l’alcool ! Le père, décrit ici, c’est aussi le sien : ouvrier, victime d’un accident du travail. Sa mère était également serveuse ; la femme, épousée alors qu’elle avait seize ans et lui dix-huit, a fini par le quitter. Comme le héros de la nouvelle, ce qui le tient, c’est le besoin de s’instruire et surtout le désir d’écrire. Il travaille et retravaille ses textes, écrit dans les pires conditions, parvient à suivre un cours d’écriture. Dans les années 70 et 80, sa carrière décolle, il est désormais un écrivain reconnu.
Cette nouvelle est parfaitement représentative du style, de l’art de Carver nouvelliste, mais encore, en nous racontant sa vie, il raconte celle de tous ces laissés pour compte qui n’ont pas la parole, de tous ces ratés de l’ american way of life, ces anti-héros du « rêve américain ».
Agnès BAUDRY Janine DEXMIER