"Nouvelles africaines" de Doris Lessing
Le fléau
Doris Lessing, grande dame de 90 ans, prix Nobel en 2007, a passé son enfance et sa jeunesse en Rhodésie du Sud, aujourd’hui le Zimbabwe.
Les « Nouvelles africaines » écrites dans la période 1950-1970, évoquent essentiellement la vie en Afrique dans les domaines coloniaux. Elles se situent dans le contexte des années 1930-1950, avec l’apparition de la crise économique qui a intensifié le phénomène de la colonisation, et les rivalités entre les différentes couches sociales.
Les « Nouvelles africaines » viennent d’être rééditées en livre de poche, elles se présentent sous la forme de trois volumes :
Le soleil se lève sur le veld
L’hiver en juillet
La madone noire
La nouvelle « Le fléau » que nous avons choisi de présenter est tirée du premier recueil « Le soleil se lève sur le veld »
« En Rhodésie du Sud, dans le domaine familial, un indigène La Perche, conducteur de bœufs reconnu et compétent, cherche à se débarrasser de sa première épouse… Plus tard, en curant le puits du village indigène, on y retrouvera le corps de la femme morceau après morceau… Accident ? Suicide ? Meurtre ?
À partir d’un fait-divers somme toute banal, Doris Lessing crée un texte littéraire aux résonances multiples : constat du racisme ordinaire, bonne conscience blanche qui explique en grande partie les évènements d’aujourd’hui. Un bel exemple d’une littérature qui nous ouvre à la compréhension du monde.
Au plan littéraire, Doris Lessing construit sa nouvelle sur une série d’oppositions. À la première scène idyllique du puits auprès duquel se rassemblent les femmes s’oppose celle de la fin. En effet c’est dans ce lieu même que sont découverts les morceaux du corps de la première épouse… La laideur de cette dernière contraste avec la beauté des autres femmes… La Perche, conducteur exceptionnel de bœufs, tranche sur les autres indigènes…On remarque enfin l’opposition blancs- noirs.
Dans la langue, se retrouvent les mêmes contrastes. Doris Lessing renouvelle l’emploi de l’oxymore, par exemple elle écrit « les hautes herbes blondes, tassées et souillées » « une brutalité délicate »« une satisfaction sinistre et vicieuse » etc… Ces emplois jamais attendus permettent de décrire avec efficacité un lieu dans tous ses aspects, ou de saisir la complexité d’un personnage. Confrontation de mots, de phrases qui enrichit le texte, lui donne sa profondeur et sa force.
Cette œuvre littéraire n’est pas une œuvre militante, mais elle possède une véritable force subversive dans l’évocation des relations entre noirs et blancs. Doris Lessing nous montre l’humiliation permanente des noirs mais aussi la complexité des rapports de force entre colons et colonisés.
La chute de la nouvelle explicite à elle seule comment la bonne conscience blanche intériorise le racisme ;
« Nous observâmes comme il était curieux qu’un indigène pût se suicider ; cela semblait presque une impertinence comme s’il revendiquait le droit aux mêmes sentiments délicats que nous. »