14 avril 2010

Comme un écrivain public

Classé dans : Non classé, ateliers, écrire le souvenir — Mots-clefs :, , — duvernois @ 18 h 54 min

Atelier animé par Florentine Rey

La proposition d’écriture s’appuie sur un texte extrait « Des histoires vraies » de Sophie Calle. Comme un écrivain public, écrire un souvenir qui aurait été commandé par quelqu’un, s’adresser à lui.

LE PASSAGE

C’est un soir de joyeux retour à la maison,  après une semaine de pension.
Retrouvailles le soir à table, propos et échanges sur les menus faits des jours précédents : plaisirs légers ou gros chagrins, vécus loin de tous.
Samedi matin : l’odeur du café monte jusqu’aux narines de l’adolescente plongée dans un demi sommeil. Sa tête est embrumée, lourde, prise dans un étau. Son cœur, serré, lui fait mal.
Elle se lève difficilement, le cou raide, les jambes flageolantes. Ah non ! Pas une grippe aujourd’hui ! Il y a toute la semaine pour cela !
La mère, attentive, observe sa fille pendant le petit déjeuner. Elle tâte son pouls, puis son front. Non, pas de fièvre. La nuit a dû être mauvaise, cela passera…
Pendant la matinée, une douleur s’installe. Le ventre enfle, centre d’un séisme : courbatures, convulsions, déchirures.
L’après-midi se passe au lit, sous d’épaisses couvertures qui ne parviennent pas à réchauffer ce corps en transes : tiraillements, spasmes, tremblements.
Courageuse, la jeune fille se lève pour assister au repas du soir ; mais dès le premier plat, elle ne tient plus assise. Sa tête tourne, ses tempes battent : nausées et tangage. Elle rejoint  sa chambre avec difficulté.
Enfin, le cœur de la jeune adolescente éclate. Elle pleure d’incompréhension face à cette douleur étrange. Une émotion inconnue la submerge, la fige : tout a changé. Une vie s’ouvre, inconnue, incertaine, mystérieuse…

Elisabeth Lafont

25 mars 2010

Structure de la nouvelle “Dis-leur de ne pas me tuer”

Classé dans : Non classé, ateliers, lecture, notes de lecture — duvernois @ 23 h 55 min

de Juan Rulfo extraite du recueil “Le Llano en flammes”

Parce qu’elle traite avec la plus grande simplicité d’une histoire de vie et de mort, cette nouvelle de Juan Rulfo possède une force exceptionnelle : Un homme va être exécuté pour un acte commis 40 ans auparavant. Le fils de la victime maintenant colonel veut venger la mort de son père.
Cette histoire de paysans frustes évoque la violence des conflits provoqués par la misère, l’attachement viscéral à la vie, la peur de la mort, ces sentiments humains d’une portée universelle touchent profondément le lecteur.

  1. Dialogue entre le père et le fils : Juvencio supplie son fils d’intercéder pour lui auprès des militaires qui l’ont arrêté. Dès le début de la nouvelle, le lecteur entre dans le tragique du sujet.
  2. Mise en situation : Juvencio, attaché à un poteau, se sachant condamné n’éprouve qu’un seul désir, vivre. Faisant suite au dialogue, ce passage renforce la violence exprimée dès la première page.
  3. Long flash-back sur les circonstances qui ont conduit Juvencio dans cette situation et l’ont contraint de mener une vie de proscrit.
    - Querelle entre Juvencio et son voisin Don Lupe à propos d’un pâturage.
    - Juvencio “a dû se venger” de Don Lupe. qui avait tué un de ses taurillons.
    - Vie de proscrit de Juvencio pour échapper à la police après le meurtre de son voisin. En vain il a tenté de soudoyer le juge, il a perdu sa maison, sa femme…
    - Dernier trajet après son arrestation par des militaires.
  4. Parodie de jugement rendu par le colonel qui se révèle être le  fils de la victime. Le fils venge son père.
  5. Après l’exécution, le fils de Juvencio vient chercher la dépouille de son père pour le ramener au village et faire la veillée funèbre.

Remarques :
Le dialogue dès la première page introduit le lecteur dans la violence de l’histoire. Dans une nouvelle classique,  la mise en situation du héros viendrait en premier plan.
Le flash-back reprend les évènements du passé le plus lointain au présent. Les moments importants sont les passages les plus développés (la querelle – le trajet entre les militaires).
Juan Rulfo, par des effets de retardement, retient toute l’attention du lecteur (Le verdict est donné par le colonel fils de la victime, il s’agit d’une vengeance et non pas d’un jugement. Le meurtre de Don Lepe,  décrit dans toute sa sauvagerie par le colonel, donne une image de Juvencio, très différente de celle que le lecteur avait perçue. Il n’est pas seulement la victime du destin mais un cruel assassin.).
Le flash-back est un long monologue intérieur qui devient plaidoyer quand Juvencio emploie le “je” alors que toute la narration était au “il”.
Durant la parodie de jugement, Juvencio s’adresse directement au colonel en le tutoyant, le colonel répond par l’intermédiaire d’un sergent. Enfermé dans sa maison, le colonel n’est qu’une voix qui rend la sentence de mort.
La première et la dernière page se font écho, seuls passages où apparaît le fils de Juvencio. Au tout début, supplication du père au fils, à la fin, arrivée du fils venu chercher la dépouille de son père.
Le vocabulaire de Juan Rulfo est simple, concret, rude comme le sont ses personnages.
La dépouille de Juvencio, attachée à l’âne peut nous rappeler les scènes du livre de Faulkner “Tandis que j’agonise”. Les restes de la mère de famille, placés sur une vieille charrette, sont conduits par sa famille jusqu’à Jefferson, où elle a voulu être enterrée.  Mêmes paysans frustes, mêmes paysages arides, mêmes sentiments primitifs.

Geneviève Metge

23 mars 2010

Dis-leur de ne pas me tuer – Juan Rulfo

Classé dans : Non classé, lecture, notes de lecture, rencontres — duvernois @ 18 h 33 min

Ecrivain rare, à l’œuvre concise (un unique roman : Pedro Paramo, des nouvelles réunies sous le titre Le Llano en flammes, des textes écrits pour le cinéma : Le Coq d’or et autres textes), Juan RULFO occupe une place de premier plan dans la littérature sud américaine. Dans son œuvre, se retrouve le patrimoine culturel de son pays : la communion avec la nature, avec la terre et les arbres, la communication avec les morts, toujours présents (trame du roman Pedro Paramo). Les nouvelles du Llano en flamme sont, elles, imprégnées des évènements qui ont marqué l’histoire du Mexique : une première révolution, en 1910, avait mis fin au pouvoir féodal des grand propriétaires terriens et amené un partage des terres particulièrement inégalitaire. En 1925, le gouvernement décide d’établir un contrôle absolu de la religion par l’Etat et de fermer les églises ; les paysans se soulèvent alors au nom du Christ-Roi, c’est la guerre civile, appelée par dérision, “guerre des cristeros”. Rulfo, alors enfant, verra son père et son grand-père assassinés dans de terribles conditions, les scènes de violence auxquelles il assiste le marqueront à vie et nourriront son œuvre.
“Dis-leur de ne pas me tuer”, supplie Juvencio, le paysan, meurtrier de son voisin , lui qui pensait , après une vie de cavale, avoir enfin échappé au châtiment. La force dramatique de ce récit, porté par une écriture simple, dépouillée et par une structure subtile, donne à ce qui n’était qu’une sordide querelle de voisinage des accents de tragédie antique : un enchaînement de causes, de circonstances, d’évènements d’une implacable fatalité scelle le destin de ce pitoyable héros, mu par des forces primitives : un amour viscéral de la vie, assorti d’une horrible peur de la mort – mais aussi un intense amour de la terre, “cette terre, c’était toute sa vie. Soixante ans qu’il avait vécu là, sur elle, à la prendre dans ses mains, à la goûter comme on goûte la viande…” cette terre si peu nourricière, ces quelques arpents, attribués par le gouvernement sur le llano, plaine en grande partie inhospitalière dont le partage a été particulièrement inégalitaire , une “croûte de caillasse mais qui comporte aussi …près de la rivière…des arbres… et de la bonne terre…”. Lui, Juvencio, que l’on tutoie, a reçu une parcelle aride sur laquelle , la sécheresse venue, meurent ses quelques têtes de bétail ; pour Don Lupe, son riche voisin que l’on vouvoie , un vaste domaine fertile : “Don Lupe était le propriétaire de la Puerta de Piedra et aussi le parrain de son enfant et il lui avait refusé le pâturage pour ses bestiaux”. Entre le riche et le pauvre aucun esprit de solidarité, aucune entraide, aucune entente possible, un seul mode de communication, la violence, déclenchée par la mort d’un taurillon, victime expiatoire, qui ne va pas apaiser les tensions, mais au contraire, provoquer la violence : au sacrifice d’un animal répond le meurtre d’un homme.
Dans ce monde dur, implacable, les sentiments humains n’ont guère leur place : il n’y a aucune compassion, aucune aide à attendre des autres villageois, ni des soldats qui l’arrêtent. Quelques traces d’humanité subsistent pourtant dans les rapports filiaux : le fils rendra à son père les derniers devoirs ; quant au fils de la victime, il n’aura de cesse de venger la mort de son père.
Dans cette société archaïque les institutions mêmes sont bafouées : l’armée, qu’un colonel utilise à des fins personnelles ; la justice sans cesse déniée “çà s’est passé en mars …en avril, il courait déjà la montagne pour échapper à la justice”, des juges corrompus, vendus : “çà n’a servi à rien les dix vaches que j’ai données au juge, ni l’hypothèque sur ma maison …”.
Il a tout perdu, sa maison, ses biens ; sa femme est partie. Il n’a trouvé qu’une issue, la fuite – une fuite éperdue qui l’a empêché de vivre. Il a passé “le plus clair de sa vie à cavaler … talonné par la peur… Toute sa vie çà été comme çà, pas un an ou deux, non, toute sa vie”.
Puis vient un moment d’accalmie, le temps a passé : “il croyait pouvoir enfin couler ces derniers jours tranquilles – C’est déjà çà, se disait-il, je vais pouvoir faire de vieux os, ils vont me laisser en paix”. Mais le destin implacable ne le lâchera pas. Peut-être, au fond de lui, sent-il une certaine lassitude, un certain fatalisme, le pressentiment que l’on n’échappe pas au châtiment. Les soldats qui viennent le chercher “ il les avait aperçus à temps. Il aurait pu se cacher…”, mais il est venu se jeter dans la gueule du loup.
Voici le dénouement, le dernier acte de la tragédie – nécessairement la mort – le héros doit obéir non à la justice des hommes mais à une archaïque loi du talion. La sentence de mort sera signifiée par une voix, sans visage, sans appel – ultime coup du sort, cette voix est celle du fils de la victime, qui raconte l’agonie et la mort atroce de son père. Le meurtrier ne l’a jamais évoquée et n’en éprouve aucun remord.
Scène particulièrement forte , cruelle et émouvante qui inspire terreur et pitié, ces deux ressorts de la tragédie : pitié pour le malheureux héros, cet homme fruste, solitaire, eternel fugitif, poursuivi par un destin implacable , mais horreur pour la sauvagerie de son crime – terreur d’un monde dur, monde sans loi ni droit qui ne peut engendrer que désespoir, haine et violence.
Il faut encore souligner la simplicité d’écriture, l’économie de moyens, la charge émotionnelle, la beauté tragique de ce texte que l’on garde longtemps en mémoire.
Janine Dexmier – Geneviève Metge – Elisabeth Slamani

17 mars 2010

La chambre de Mariana – Aharon Appelfeld

Classé dans : notes de lecture — Mots-clefs : — Marie @ 20 h 16 min

La Chambre de Mariana, livre de l’horreur, livre de la grâce. Il dit la rencontre, rencontre de deux solitudes, deux souffrances, deux désarrois.
Hugo l’enfant juif confié par sa mère à Mariana  une amie d’enfance devenue prostituée. Mariana la rebelle qui vit en maison close et cache l’enfant près de sa chambre.
Dans la peur et le silence d’un réduit glacé, l’enfant attend. Mariana vient, parfois ne vient pas lui apporter à manger. Temps infini de l’attente, l’enfant rêve. L’imaginaire se tisse aux souvenirs qui s’estompent. Des bribes filtrent à travers la cloison, l’enfant écoute. Monde extérieur menaçant qui prend forme. Univers mystérieux de Mariana qui le trouble, comme le trouble plus encore, la douceur sensuelle des instants qu’il passe parfois dans la chambre.
Coléreuse et désespérée, joyeuse quand elle boit, Mariana s’attache à l’enfant, elle l’aime. Charnelle et affectueuse, elle ne peut donner que ce qu’elle a, son corps. Ce pourrait être scabreux, insoutenable, l’écriture limpide de Aharon Appelfeld en fait une vraie relation d’amour. Il y a de la pureté, de la grâce, dans le lien qui unit ces deux êtres et les rend essentiels l’un à l’autre. Hugo perçoit tout de Mariana, avec subtilité il la soutient. Il a la solidité fondamentale de l’enfant aimé de ses parents. Pour lui, le danger vient avant tout de l’extérieur, s’il survit, il dépassera l’épreuve. Mariana porte la vulnérabilité que laissent les blessures irréparables de l’enfance. Quoiqu’il arrive, la menace est en elle. C’est une enfant qui n’a jamais grandi. Elle sauve Hugo, mais elle, peut-elle être sauvée ?

Ce livre est bouleversant, éclatant d’humanité. La plume enchanteresse d’Appelfeld n’explique rien. Avec des phrases courtes et des mots simples, elle nous livre des faits, des actes qui disent tout. Elle nous rend présents et chers, Hugo et Mariana. Retenue et tendre elle fait naitre des pépites d’espoir dans une sombre réalité.
Marie Beneyton

Ce livre a été cité plusieurs fois dans les “recommandations passionnées” de l’été.
Avez-vous eu envie de le lire ?

6 février 2010

Le déclenchement de l’écriture en atelier

Classé dans : ateliers — Mots-clefs :, , — duvernois @ 9 h 58 min

La conférence de Florentine nous a fait réfléchir à notre expérience d’atelier. A notre niveau, nous retrouvons les cinq phases du déclenchement de l’écriture (hormis la phase de régression profonde…). La proposition de l’animateur sert de déclencheur, fait écho à la part d’inconnu que nous avons en nous. Cet inconnu que nous tentons de mettre en mots, il est retravaillé, amélioré, non seulement pour le sens, mais aussi pour le rythme et les sonorités.
Nous retrouvons intacts le doute, la honte, la crainte du jugement…
Lors de la rencontre avec Ahmed Kalouaz, nous avons eu un bel exemple de déclenchement de l’écriture. En route pour Lyon, alors qu’il n’avait pas le projet d’écrire sur son père, il s’est rappelé certaines dates : 1932 – 1942… Sa décision est instantanée : il va écrire sur père. Et dans son livre, il reprendra la construction de dix en ans en dix ans.
Qu’en pensez-vous ? Avez-vous eu les mêmes impressions en participant à un atelier d’écriture ?

Geneviève Metge et François Duvernois

1 février 2010

Lecture à haute voix

Classé dans : lecture, rencontres — Mots-clefs :, , — duvernois @ 19 h 40 min

Nous sommes un petit groupe de fidèles à nous réunir autour d’Anne-Marie Mathey qui nous initie à la lecture à haute voix.
- Travail sur la respiration
- Travail sur le rythme et les sons
- Lecture à haute voix d’un extrait choisi (interprétation des textes).
C’est un atelier très intéressant mais, pour l’instant, nous n’avons pas assez de distance pour évaluer son impact sur l’écriture.

On aimerait partager l’expérience et les impressions de tous ceux qui ont fait de la mise en voix avec Premier Acte ou ailleurs.

Geneviève Metge et François Duvernois

25 janvier 2010

La mer – Yoko Ogawa

Classé dans : lecture — Mots-clefs :, — duvernois @ 22 h 24 min

Rencontre littéraire du vendredi 11 décembre 2009 animée par Catherine Frémiot et Janine Dexmier

Yoko Ogawa est une des plus grandes auteures japonaises contemporaines (née en 1962), elle a obtenu le Prix Akutagawa, (équivalent du Prix Goncourt) pour « La Grossesse » en 1997. Huit romans et une cinquantaine de ses nouvelles sont traduits en français à ce jour, tous édités chez Actes Sud.
Dans la première nouvelle du recueil « La mer » paru en mai 2009, peu de péripéties, peu de personnages, un lieu unique, un temps restreint (une fin d’après-midi et le début d’une nuit) et la rencontre inattendue, improbable, entre deux des protagonistes de l’histoire, autour d’un objet insolite que l’un des deux a inventé.
Yoko Ogawa réduit l’action, le temps et le lieu de son récit pour mieux prêter attention aux infimes détails qui le composent et l’articulent.
Au début de la nouvelle, le narrateur, professeur de technique dans un collège, se rend pour la première fois dans la maison des parents de sa future femme Izumi pour la demander en mariage… Mais la maison est très éloignée, sa fiancée a eu le mal des transports, et, même si les futurs beaux-parents font assaut d’amabilité lors de leur arrivée tardive, la communication est plus que difficile à établir, d’autant plus que la grand-mère est à moitié sourde, que le frère de sa fiancée semble « demeuré » et que Izumi ne fait aucun effort pour favoriser le lien entre les personnages.
Ce tableau d’une famille traditionnelle japonaise est superbement brossé par Yoko Ogawa qui a l’art de choisir une multitude de petits détails pour créer l’atmosphère de la rencontre .
Mais le talent de l’écrivain ne s’arrête pas à la précision des détails, au choix des mots. Elle sait sans cesse nous surprendre en orientant le récit sur d’autres traces que celles d’abord engagées.
Après le dîner, tout le monde va se coucher et le narrateur/fiancé partage la chambre du frère d’Izumi, appelé par elle comme dans l’enfance le « petit cadet » alors qu’il a vingt-deux ans et qu’il dépasse le narrateur facilement d’une tête. On connaît l’exiguïté des locaux au Japon et ce n’est pas une mince affaire que de se retrouver en huis-clos dans une chambre, de surcroît totalement impersonnelle, avec ce jeune homme qui est resté muet comme une carpe toute la soirée, se contentant d’engloutir, comme la grand-mère, des quantités phénoménales de nourriture.
Mais là, étonnement! Le jeune homme, vêtu d’un pyjama imprimé de girafes, d’abord embarrassé, offre une boisson, puis demande de procéder, comme il le fait tous les soirs, au rituel de son coucher : regarder une cassette sur les animaux. Mais pas n’importe quelle cassette : la parodie de la mort des opossums d’Amérique ! Etrange certes ! Puis il s’allonge, éteint la lumière…
Alors, par le biais de l’obscurité et la proximité des futons, le dialogue s’instaure peu à peu entre les deux personnages, à propos de la passion du petit cadet pour la musique, celle qu’il joue au bord de l’eau, lorsque la brise de mer fait vibrer les cordes de l’instrument qu’il a inventé, le meirinkin : étrange instrument dont il est seul à jouer, composé d’une vessie natatoire de baleine à bosse, d’écailles et de cordes fixées à l’intérieur de la vessie, faites à partir d’ailerons de poissons volants ! Le jeune homme ne sort pas pour autant l’instrument de sa cachette, le tiroir du bureau, mais il accepte d’imiter le genre de son qu’il rend.
Et la magie opère, le lecteur bascule comme le narrateur vers un monde parallèle, poétique, un univers de sensations subtiles, centrées sur l’ouïe, la vue, le toucher, avec des correspondances très baudelairiennes.
La nouvelle s’achève sur l’image du narrateur qui une fois le petit cadet endormi et faisant attention de ne pas faire de bruit s’extrait de sa couette et ouvre le tiroir du bureau.
« J’ai tendu la main vers la boîte, je l’ai serrée contre mon cœur, et je suis resté un instant ainsi. Les ultimes résonances du meirinkin imprégnaient mes tympans.
Sans toucher au fermoir de la boîte, je l’ai remise en place. La seule chose que je pouvais sentir entre mes mains, c’était le poids de la brise de mer. »
Ainsi Yoko Ogawa nous emmène-t-elle là où on ne l’attend pas, sans que nous sachions exactement si nous avons quitté le réel ou si cette poésie fait partie du réel… Peut-être est-ce là ce qui nous séduit chez elle, cette faculté de nous réconcilier avec le monde, ou nous montrer le chemin pour y accéder. A condition de bien savoir regarder, écouter…et nous taire, de savoir aussi percevoir les non-dits, apprécier la précision des détails autant que l’économie de moyens : peu d’adjectifs, peu d’images mais fortes. Un travail d’écriture très exigeant donc:
« Pour écrire il me faut un temps incroyable. Je passe mon temps à écrire un caractère après l’autre, à les effacer, à les réécrire sans arrêt. Pour le roman, le plus important est le style. Plutôt que se demander quoi écrire, c’est comment l’écrire qui est important. »

Avez-vous assisté à cette rencontre ? Avez-vous lu cette nouvelle, d’autres nouvelles, des romans de Yoko Ogawa ? Alors, faites nous part de vos impressions.

Projeter de la parole

Classé dans : Fragments — Mots-clefs :, , — Aline @ 22 h 15 min

Atelier animé par Florentine Rey

Ecrire en résonance, autour d’un texte de l’artiste contemporain Vito Acconci.
Un dispositif qui permet de « projeter » de la parole, d’écrire dans une énergie physique et d’avoir confiance dans la forme…

“Je bouge à une vitesse normale. JE ME TOURNE POUR VOUS REGARDER EN FACE. Je dis, JE ME TOURNE POUR VOUS REGARDER EN FACE. JE ME TOURNE POUR VOUS PARLER EN FACE.
Maintenant je bouge à nouveau (je bougeais toujours quand je me suis tourné pour vous regarder, mais je n’ai pas eu le temps de dire que le faisais), cette fois je bouge plus lentement. JE TOURNE MA TÊTE RAPIDEMENT, ET VOUS REGARDE FRANCHEMENT. Je dis, JE TOURNE MA TÊTE RAPIDEMENT, ET VOUS PARLE FRANCHEMENT.” Vito Acconci

Texte de Véronique Pomiès
Je bouge à une vitesse normale. Je me tourne pour vous regarder en face. Je suis mal à l’aise depuis que j’ai remarqué votre regard insistant qui m’observe. Je n’arrive pas à le décrypter. Vous ne m’avez pas quitté des yeux pendant tout ce temps. Maintenant je bouge à nouveau, décidée à poursuivre mon chemin et oublier votre présence. Mon attitude vous aura dissuadé d’insister. Je veux m’en assurer. Je tourne la tête rapidement et vous regarde franchement. Je tourne ma tête rapidement et vous parle franchement. Je suis irritée, les traits de mon visage sont contractés, ma voix trop forte. Je crie « j’en ai assez ». Mes mains tremblent et mon cœur bat trop fort. Tout mon corps s’étonne de cette soudaine violence. Je répète « j’en ai assez », la voix un peu calmée, le regard fuyant. Mon corps se relâche, comme épuisé par cette tension déployée pour vous faire face. Je tourne la tête lentement, le regard à terre, vaincue, et lâche dans un souffle « laissez-moi, je suis fatiguée ».

19 janvier 2010

La Couleur de l’Aube – Yanick Lahens

Classé dans : lecture, notes de lecture — Mots-clefs : — Marie @ 22 h 24 min

En hommage à Haïti, nous vous proposons comme sujet de notre première note de lecture “La Couleur de l’Aube” de Yanick Lahens (Ed. Sabine Wespieser2008). L’auteur, Haïtienne très engagée dans la vie culturelle  et citoyenne de son pays, a obtenu pour ce livre le prix Millepages 2008 et RFO 2009. Elle vit (encore espérons-le) à Port-au-Prince.

Une mère et ses deux filles, leur frère Fignolé n’est pas rentré de la nuit.
Journée d’angoisse pour les deux sœurs, poursuivies par la malédiction d’être nées du côté des pauvres, des perdants, dans une ville où c’est encore pire qu’ailleurs, Port-au-Prince. Le roman est construit sur l’alternance de leurs monologues intérieurs. Progressivement se dessinent leurs portraits contrastés, en même temps que se révèle celui de la mère, ainsi que l’histoire du frère, fil conducteur du récit.
Ce sont des femmes fortes qui apparaissent, des sensuelles au cœur immense mais bridé, car elles sont toujours sur leur garde et ne cèdent qu’en apparence, aux hommes et au destin. Angélique, dont le fils « Gabriel est né d’une traîtrise, d’un de ces hommes nombreux, au plaisir sans délais et sans lendemain. » s’abîme dans le travail et une piété remplie de fausse résignation. Fière et volontaire, Joyeuse s’affirme par la séduction mais refuse de s’abandonner par crainte de se faire piéger. La mère, figure tutélaire, ne plie jamais, mais sa volonté farouche et le recours aux esprits vaudou, ne suffiront pas à protéger le frère. Doué pour le chant, engagé dans la lutte militante, Fignolé sera rattrapé par le désespoir, le chaos, la violence.
Des hommes on saura peu de choses. Absents, fuyants, engagés dans des luttes sans espoir, ils capitulent et disparaissent dans l’univers de terreur et de corruption qu’est devenu le pays.

Ecriture dense (émaillée de vocabulaire Haïtien) dont les mots pèsent sur le lecteur, comme la chape de désespoir tragique pèse sur les personnages. Mais en même temps, se dit une énorme volonté de résistance, qui s’exprime à travers l’apparente servilité, la duplicité, la fourberie nécessaires à la survie, mais aussi à travers la violence faite à soi-même, pour tenir debout coûte que coûte, échapper au destin et garder la tête haute.

Marie Beneyton

18 janvier 2010

Un rêve

Classé dans : écrire le souvenir — Mots-clefs :, , — duvernois @ 20 h 15 min

Atelier animé par Florentine Rey

Donner de l’ampleur, enrichir un texte autobiographique ou un récit de voyage en insistant sur un élément qui va faire basculer la réalité… Ce travail s’appuie sur un extrait de “La force des choses” de Simone de Beauvoir.

“Cette nuit, un rêve d’une extrême violence. Je suis avec Sartre dans ce studio, le phono repose sous son voile. Soudain, musique, sans que j’aie bougé. Il y a un disque sur le plateau, il tourne. Je manœuvre le bouton d’arrêt : impossible de l’arrêter, il tourne de plus en plus vite, l’aiguille ne peut pas suivre, le bras prend d’extraordinaires positions, l’intérieur du phono ronfle comme une chaudière, on voit des espèces de flammes, et le luisant du disque noir, affolé… TOUT va exploser ; une rébellion magique, incompréhensible, c’est un dérèglement de tout. J’ai peur, je suis aux abois… c’est moi qui finalement ai pensé à déconnecter le phono et j’avais peur en touchant la prise ; il s’est arrêté. Quel ravage ! Le bras réduit à une espèce de brindille tordue, l’aiguille pulvérisée, le disque pulvérisé, le plateau déjà attaqué, les accessoires anéantis, et la maladie continuant à couver à l’intérieur de la machine”.     Simone de Beauvoir, La force des choses, 1963

Noélie – C’est quoi être amoureuse ?
Je suis dans mon lit, ça fait longtemps, il est tard et je ne dors toujours pas. Je fixe mes étoiles phosphorescentes au plafond. Je me demande ce que ça fait d’être amoureuse. Je m’imagine. Je suis gaie, légère, j’ai le sourire aux lèvres. Ca me fait un truc dans le ventre, ça pique, ça pétille, ça explose. Mon ventre se transforme et devient transparent. J’aperçois une bouteille que l’on débouche. Champagne ! C’est beau l’amour, ça s’arrose !
D’un coup, ma chambre s’assombrit. J’ai peur. Je scrute l’obscurité en tendant l’oreille. Ma mâchoire se ferme brutalement, provoquant un bruit sec. Mon ventre se déforme et retrouve sa transparence. J’y vois de gros élastiques plats qui se tendent, s’entremêlent, se resserrent, nœuds d’angoisse. Ça claque l’amour, ça fait mal !
Ma mère pousse la porte de ma chambre : “Tu as mal quelque part ma chérie ?”. J’ai dû crier.

François – La gare de Kangding
Un grognement… Muriel vient de nous traduire les mots de la guichetière revêche : “A l’extérieur !”. Tout est sombre, sale et poussiéreux. Une lumière blafarde éclaire l’uniforme impeccable, le képi à large visière, les traits grossiers, le regard dur. D’épais barreaux nous séparent de l’employée. Après un hochement de tête péremptoire vers la sortie, elle empoigne une panière vide, la pose sur la tablette du guichet. Elle nous demande de déposer nos pochettes, ceintures, lacets de chaussures, montres. D’une voix hésitante, je demande des explications. Une ceinture à la main, elle se lève, contourne la grille qui nous sépare, fonce sur moi. Terrorisé, je tente de m’enfuir. Mon pantalon glisse le long de mes jambes, tombe sur mes chaussures. Je trébuche et m’affale sur un sol gluant. Collé à la dalle froide, je ne parviens pas à me relever. Vrombissement d’une nuée de guêpes. La guichetière fait tournoyer la ceinture au-dessus de ma tête, me zèbre le dos, me piétine, me traîne vers une énorme porte en métal avec un œilleton.
Je vois un rectangle de lumière. “Alors, qu’est-ce que tu fiches ?”. Muriel pose la main sur mon épaule. Nous nous dirigeons vers la sortie.

L’écriture de ces rêves peut être améliorée. Bienvenue aux nouvelles propositions.

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