Rencontre littéraire du vendredi 11 décembre 2009 animée par Catherine Frémiot et Janine Dexmier
Yoko Ogawa est une des plus grandes auteures japonaises contemporaines (née en 1962), elle a obtenu le Prix Akutagawa, (équivalent du Prix Goncourt) pour « La Grossesse » en 1997. Huit romans et une cinquantaine de ses nouvelles sont traduits en français à ce jour, tous édités chez Actes Sud.
Dans la première nouvelle du recueil « La mer » paru en mai 2009, peu de péripéties, peu de personnages, un lieu unique, un temps restreint (une fin d’après-midi et le début d’une nuit) et la rencontre inattendue, improbable, entre deux des protagonistes de l’histoire, autour d’un objet insolite que l’un des deux a inventé.
Yoko Ogawa réduit l’action, le temps et le lieu de son récit pour mieux prêter attention aux infimes détails qui le composent et l’articulent.
Au début de la nouvelle, le narrateur, professeur de technique dans un collège, se rend pour la première fois dans la maison des parents de sa future femme Izumi pour la demander en mariage… Mais la maison est très éloignée, sa fiancée a eu le mal des transports, et, même si les futurs beaux-parents font assaut d’amabilité lors de leur arrivée tardive, la communication est plus que difficile à établir, d’autant plus que la grand-mère est à moitié sourde, que le frère de sa fiancée semble « demeuré » et que Izumi ne fait aucun effort pour favoriser le lien entre les personnages.
Ce tableau d’une famille traditionnelle japonaise est superbement brossé par Yoko Ogawa qui a l’art de choisir une multitude de petits détails pour créer l’atmosphère de la rencontre .
Mais le talent de l’écrivain ne s’arrête pas à la précision des détails, au choix des mots. Elle sait sans cesse nous surprendre en orientant le récit sur d’autres traces que celles d’abord engagées.
Après le dîner, tout le monde va se coucher et le narrateur/fiancé partage la chambre du frère d’Izumi, appelé par elle comme dans l’enfance le « petit cadet » alors qu’il a vingt-deux ans et qu’il dépasse le narrateur facilement d’une tête. On connaît l’exiguïté des locaux au Japon et ce n’est pas une mince affaire que de se retrouver en huis-clos dans une chambre, de surcroît totalement impersonnelle, avec ce jeune homme qui est resté muet comme une carpe toute la soirée, se contentant d’engloutir, comme la grand-mère, des quantités phénoménales de nourriture.
Mais là, étonnement! Le jeune homme, vêtu d’un pyjama imprimé de girafes, d’abord embarrassé, offre une boisson, puis demande de procéder, comme il le fait tous les soirs, au rituel de son coucher : regarder une cassette sur les animaux. Mais pas n’importe quelle cassette : la parodie de la mort des opossums d’Amérique ! Etrange certes ! Puis il s’allonge, éteint la lumière…
Alors, par le biais de l’obscurité et la proximité des futons, le dialogue s’instaure peu à peu entre les deux personnages, à propos de la passion du petit cadet pour la musique, celle qu’il joue au bord de l’eau, lorsque la brise de mer fait vibrer les cordes de l’instrument qu’il a inventé, le meirinkin : étrange instrument dont il est seul à jouer, composé d’une vessie natatoire de baleine à bosse, d’écailles et de cordes fixées à l’intérieur de la vessie, faites à partir d’ailerons de poissons volants ! Le jeune homme ne sort pas pour autant l’instrument de sa cachette, le tiroir du bureau, mais il accepte d’imiter le genre de son qu’il rend.
Et la magie opère, le lecteur bascule comme le narrateur vers un monde parallèle, poétique, un univers de sensations subtiles, centrées sur l’ouïe, la vue, le toucher, avec des correspondances très baudelairiennes.
La nouvelle s’achève sur l’image du narrateur qui une fois le petit cadet endormi et faisant attention de ne pas faire de bruit s’extrait de sa couette et ouvre le tiroir du bureau.
« J’ai tendu la main vers la boîte, je l’ai serrée contre mon cœur, et je suis resté un instant ainsi. Les ultimes résonances du meirinkin imprégnaient mes tympans.
Sans toucher au fermoir de la boîte, je l’ai remise en place. La seule chose que je pouvais sentir entre mes mains, c’était le poids de la brise de mer. »
Ainsi Yoko Ogawa nous emmène-t-elle là où on ne l’attend pas, sans que nous sachions exactement si nous avons quitté le réel ou si cette poésie fait partie du réel… Peut-être est-ce là ce qui nous séduit chez elle, cette faculté de nous réconcilier avec le monde, ou nous montrer le chemin pour y accéder. A condition de bien savoir regarder, écouter…et nous taire, de savoir aussi percevoir les non-dits, apprécier la précision des détails autant que l’économie de moyens : peu d’adjectifs, peu d’images mais fortes. Un travail d’écriture très exigeant donc:
« Pour écrire il me faut un temps incroyable. Je passe mon temps à écrire un caractère après l’autre, à les effacer, à les réécrire sans arrêt. Pour le roman, le plus important est le style. Plutôt que se demander quoi écrire, c’est comment l’écrire qui est important. »
Avez-vous assisté à cette rencontre ? Avez-vous lu cette nouvelle, d’autres nouvelles, des romans de Yoko Ogawa ? Alors, faites nous part de vos impressions.