Ecrivain rare, à l’œuvre concise (un unique roman : Pedro Paramo, des nouvelles réunies sous le titre Le Llano en flammes, des textes écrits pour le cinéma : Le Coq d’or et autres textes), Juan RULFO occupe une place de premier plan dans la littérature sud américaine. Dans son œuvre, se retrouve le patrimoine culturel de son pays : la communion avec la nature, avec la terre et les arbres, la communication avec les morts, toujours présents (trame du roman Pedro Paramo). Les nouvelles du Llano en flamme sont, elles, imprégnées des évènements qui ont marqué l’histoire du Mexique : une première révolution, en 1910, avait mis fin au pouvoir féodal des grand propriétaires terriens et amené un partage des terres particulièrement inégalitaire. En 1925, le gouvernement décide d’établir un contrôle absolu de la religion par l’Etat et de fermer les églises ; les paysans se soulèvent alors au nom du Christ-Roi, c’est la guerre civile, appelée par dérision, “guerre des cristeros”. Rulfo, alors enfant, verra son père et son grand-père assassinés dans de terribles conditions, les scènes de violence auxquelles il assiste le marqueront à vie et nourriront son œuvre.
“Dis-leur de ne pas me tuer”, supplie Juvencio, le paysan, meurtrier de son voisin , lui qui pensait , après une vie de cavale, avoir enfin échappé au châtiment. La force dramatique de ce récit, porté par une écriture simple, dépouillée et par une structure subtile, donne à ce qui n’était qu’une sordide querelle de voisinage des accents de tragédie antique : un enchaînement de causes, de circonstances, d’évènements d’une implacable fatalité scelle le destin de ce pitoyable héros, mu par des forces primitives : un amour viscéral de la vie, assorti d’une horrible peur de la mort – mais aussi un intense amour de la terre, “cette terre, c’était toute sa vie. Soixante ans qu’il avait vécu là, sur elle, à la prendre dans ses mains, à la goûter comme on goûte la viande…” cette terre si peu nourricière, ces quelques arpents, attribués par le gouvernement sur le llano, plaine en grande partie inhospitalière dont le partage a été particulièrement inégalitaire , une “croûte de caillasse mais qui comporte aussi …près de la rivière…des arbres… et de la bonne terre…”. Lui, Juvencio, que l’on tutoie, a reçu une parcelle aride sur laquelle , la sécheresse venue, meurent ses quelques têtes de bétail ; pour Don Lupe, son riche voisin que l’on vouvoie , un vaste domaine fertile : “Don Lupe était le propriétaire de la Puerta de Piedra et aussi le parrain de son enfant et il lui avait refusé le pâturage pour ses bestiaux”. Entre le riche et le pauvre aucun esprit de solidarité, aucune entraide, aucune entente possible, un seul mode de communication, la violence, déclenchée par la mort d’un taurillon, victime expiatoire, qui ne va pas apaiser les tensions, mais au contraire, provoquer la violence : au sacrifice d’un animal répond le meurtre d’un homme.
Dans ce monde dur, implacable, les sentiments humains n’ont guère leur place : il n’y a aucune compassion, aucune aide à attendre des autres villageois, ni des soldats qui l’arrêtent. Quelques traces d’humanité subsistent pourtant dans les rapports filiaux : le fils rendra à son père les derniers devoirs ; quant au fils de la victime, il n’aura de cesse de venger la mort de son père.
Dans cette société archaïque les institutions mêmes sont bafouées : l’armée, qu’un colonel utilise à des fins personnelles ; la justice sans cesse déniée “çà s’est passé en mars …en avril, il courait déjà la montagne pour échapper à la justice”, des juges corrompus, vendus : “çà n’a servi à rien les dix vaches que j’ai données au juge, ni l’hypothèque sur ma maison …”.
Il a tout perdu, sa maison, ses biens ; sa femme est partie. Il n’a trouvé qu’une issue, la fuite – une fuite éperdue qui l’a empêché de vivre. Il a passé “le plus clair de sa vie à cavaler … talonné par la peur… Toute sa vie çà été comme çà, pas un an ou deux, non, toute sa vie”.
Puis vient un moment d’accalmie, le temps a passé : “il croyait pouvoir enfin couler ces derniers jours tranquilles – C’est déjà çà, se disait-il, je vais pouvoir faire de vieux os, ils vont me laisser en paix”. Mais le destin implacable ne le lâchera pas. Peut-être, au fond de lui, sent-il une certaine lassitude, un certain fatalisme, le pressentiment que l’on n’échappe pas au châtiment. Les soldats qui viennent le chercher “ il les avait aperçus à temps. Il aurait pu se cacher…”, mais il est venu se jeter dans la gueule du loup.
Voici le dénouement, le dernier acte de la tragédie – nécessairement la mort – le héros doit obéir non à la justice des hommes mais à une archaïque loi du talion. La sentence de mort sera signifiée par une voix, sans visage, sans appel – ultime coup du sort, cette voix est celle du fils de la victime, qui raconte l’agonie et la mort atroce de son père. Le meurtrier ne l’a jamais évoquée et n’en éprouve aucun remord.
Scène particulièrement forte , cruelle et émouvante qui inspire terreur et pitié, ces deux ressorts de la tragédie : pitié pour le malheureux héros, cet homme fruste, solitaire, eternel fugitif, poursuivi par un destin implacable , mais horreur pour la sauvagerie de son crime – terreur d’un monde dur, monde sans loi ni droit qui ne peut engendrer que désespoir, haine et violence.
Il faut encore souligner la simplicité d’écriture, l’économie de moyens, la charge émotionnelle, la beauté tragique de ce texte que l’on garde longtemps en mémoire.
Janine Dexmier – Geneviève Metge – Elisabeth Slamani